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1 janvier 2007 / 19h44
- Epigraphie touatienne

par Jacob Oliel De l'étonnante épopée des Juifs touatiens,*1 brutalement interrompue en 1492, il ne subsista que d'assez rares témoignages.
Au moment de la conquête, en 1900, les Français ne trouvèrent aucun vestige, ni archive ni aucun élément archéologique,2 seuls les récits des chroniqueurs locaux ayant conservé trace de l'aventure juive au Sahara, au Moyen Age.

Ainsi, après cinq siècles, la pierre découverte par E.-F. Gautier, en 1903, au ksar de R'ormali (oasis de Bouda), sur laquelle était gravée une inscription en caractères hébraïques, restait l'unique preuve concrète de la présence juive ancienne dans la région du Touat. LA PIERRE DE GHORMALI Cette pierre, écrit Gautier, se trouvait "encastrée à la base d'un pilier de pisé, qui a manifestement servi, jadis, de support à la bascule d'un puits comblé. Les indigènes ne connaissent ni le sens, ni la langue de l'inscription, ni sa date, ni son origine. De mémoire d'homme, elle a toujours été au ksar de R'ormali. La seule face visible de la pierre est un parallélogramme irrégulier d'environ 0,30 m sur 0,25 m. La pierre est du grès rouge. L'inscription est d'un travail remarquable, au moins pour le pays ; sans doute la surface de la pierre n'a même pas été aplanie ; les contours des lettres sont souvent éclatés ; mais leur dessin est très net, leur gravure en creux très profonde. C'est un travail peu soigné, mais on dirait l'oeuvre d'un professionnel."3

Le R.P. Vellard, de passage à Ghormali le 12 mai 1903, a décrit cette même inscription: "Près d'une séguia [rigole], on nous montre une inscription ancienne gravée en creux sur une plaque de grès rouge. Le texte se compose de quatre lignes longues de 25 cm et hautes ensemble de 10 cm. C'est, à n'en pas douter, une inscription funéraire hébraïque, preuve indiscutable du séjour des Juifs dans cette partie du Touat."

La transcription en hébreu faite par le R.P. Vellard est rigoureusement identique au texte rétabli par Berger et Halévy,4 lequel a intéressé par la suite nombre de spécialistes (Nahum Slouschz, Moïse Schwab…) ; toutefois, la pierre ayant disparu, ne restèrent que les deux estampages réalisés par E.-F. Gautier en 1903 et déposés au Collège de France. Depuis un siècle, l'épitaphe n'a pas manqué d'interprétations, surtout pour ce qui concerne la première partie :

1ère ligne : J. Halévy, M. Schwab... ont pu lire Monispa, Nesshpa, Nesfa, alors que le nom de la défunte, Mona bat Amram, est nettement lisible. Si le prénom "Mouna" (forme abrégée de Mimouna) paraît plus conforme aux traditions judéo-berbères touatiennes, la forme Mona, (comme Stella, Flora, Gracia, Luna...) se rencontre dans des communautés d'origine espagnole et H.Z.Hirschberg n'hésite pas à établir une relation entre l'émigration de Juifs de Fès (parmi lesquels des Espagnols) et l'épitaphe de cette femme touatienne :

"Between 1315 and 1320, the Merinids (souverains marocains de Fès) extended their territory south- eastward to the oases of Gurara and Tu'at. It is difficult to decide whether the tombstone of a woman, Nasfa bat Amram, of the year 5089 / 1329, which was discovered in the Tu'at region is connected with that compaign of conquest... "

La formule hébraïque "qu'il repose en Eden", présente sous forme d'abréviation DH me semble -logiquement- s'appliquer à Amram, le père dont le nom vient d'être rappelé, plutôt qu'à la défunte Mona, sa fille.

ligne 2 : le premier mot, BEN (= fils de) selon l'étymologie hébraïque, pourrait aussi, signifier "issu de.." comme il peut se faire en arabe.

Le mot suivant a trois syllabes, dont les cinq dernières lettres parfaitement lisibles : L. OU. K. I. N. d'où : Ben [MAM]LUKIN (des esclaves) ou Ben [AM] LUKIN, de la tribu des Oulad AMLOUK , dont un chroniqueur touatien a écrit : "Les Oulad Amluk pénétrèrent dans Tamentit le jour de ma naissance...

Amram, père de Mona, était-il lié à un groupe ou une tribu ? Avec l'aide éclairée de Michel Garel et de Macha Itzhaki, il a été possible de donner un autre sens -plus satisfaisant ?- à ces deux mots BEN et HALUQIN = "du groupe des commentateurs"* 7

ligne 3 : la dame est décédée "le deuxième jour de la semaine, lundi, vingtième du mois de AB", donc le 16 juillet, date proposée par Slouschz ;

ligne 4 : année 5089 (=1329). Une remarque s'impose au sujet de cette pierre : le cheikh Toudji ayant chassé les habitants juifs de Ghormali pour s'y installer en 1269, il faut supposer ou que les Juifs y sont revenus, ce qui justifierait la découverte dans cette localité d'une pierre tombale hébraïque datée de 1329, soit que la tombe de la dame Mona devait se trouver ailleurs.

Depuis les années 1950, cette pierre "de Ghormali" n'est plus l'unique vestige de cette époque extraordinaire.

PIERRES DECOUVERTES A TAMENTIT

D'autres pierres tombales écrites en hébreu ont été signalées sans qu'il soit toujours possible d'en retrouver trace, certaines ayant servi à la construction, d'autres ayant quitté le Touat.

M. Raphaël Amouyal, qui allait régulièrement à Tamentit pour son commerce, dans les années 1935-1940 a dit avoir vu, dans la palmeraie et à plusieurs reprises, des lavandières laver leur linge sur une énorme dalle, en partie immergée et qui portait des inscriptions en hébreu.

S'agissait-il de la pierre montrée au Pr Hugot en 1953 à Tamentit ? "Des enfants me conduisirent [...] aux environs du ksar Oulad Mimoun et me montrèrent, très enterrée, une pierre tombale qui devait faire un mètre de long et avait très approximativement la forme d'un prisme à base triangulaire et aux angles arrondis ; mais on ne voyait qu'une faible partie de cet objet indiscutablement garni sur la partie de la face visible de caractères hébraïques".8 En 1988, un jardinier fit la découverte d'une pierre gravée, au moment même où H. Lhote était de passage dans l'ancienne capitale du Touat. Il a noté que cette dalle était gravée en hébreu, sans pouvoir ni la photographier ni l'estamper, car il faisait trop sombre.

La même année, une stèle fut déposée au musée de Tamentit;*9 Il s'agit d'un bloc de grès rose de forme à peu près trapézoïdale, de 55 cm à la base, 20 cm au sommet, 61 cm de hauteur et 14 cm d'épaisseur. Son poids est évalué à 45 kg. Trouvée par un agriculteur— " il y a longtemps " — dans le ksar Oulad Daoud de Tamentit, cette pierre fermait un puits.

Couverte dans sa partie supérieure, la plus étroite, de dix-huit lignes d'une écriture hébraïque très serrée, en lettres cursives d'environ un centimètre, elle fut d'autant plus difficile à déchiffrer que la partie écrite est usée par endroit.. Sa lecture en est pourtant particulièrement intéressante, comme peuvent le montrer le texte rétabli et la traduction de Michel Garel, conservateur des manuscrits hébraïques à la B.N.F. et Macha Itzhaki, professeur à l'INALCO :

Maïmon, fils de Shmuel et petit-fils de Braham ben Koubi est décédé en 5150 [= 1390].

Le texte est une sorte de poème émaillé de citations bibliques et d'abréviations, caractéristiques sur les pierres tombales. Il faut aussi observer l'utilisation de combinaisons à significations multiples : Maïmon est mort "aux sources de l'eau" mot à mot c'est la traduction du toponyme berbère "Tamentit " (composé de aman, eau et tit, source). Il peut s'être noyé, mais ce qui est sûr : son décès eut lieu à Tamentit. La date de sa mort est indiquée par un chronogramme, c'est-à-dire une combinaison de lettres dont la valeur correspond à un nombre ici 5150, année du calendrier hébraïque. Maïmon est décédé à l'âge de 41 ans, il laisse quatre fils et son père est toujours vivant. C'était sans doute un homme de bien voire un Tsadiq (un juste). La découverte d'une pierre tombale gravée au nom de Maïmon, fils de Shmuel et petit-fils de Braham ben Koubi tendrait à le confirmer.

AUTRE PIERRE TOMBALE DECOUVERTE ET PERDUE

Ce Maïmon, fils de Shmuel et petit-fils de Braham ben Koubi était-il un membre si important de la communauté juive touatienne ? Les circonstances de sa mort étaient-elles si particulières ? Sa mort n'étant pas naturelle a-t-il été décidé de faire déposer une stèle à l'endroit où il est mort et une pierre sur sa tombe ?

Toujours est-il qu'une deuxième inscription a été découverte au Touat, identique à la précédente (même nom, même texte sur ce fragment -il manque le début et la fin du texte- de treize lignes incomplètes d'une écriture sans netteté du fait de l'usure de la pierre ou de la mauvaise qualité de la photocopie. (Je ne possède qu'une photocopie d'une photo -prise en 1991 à Timimoun- de cette pierre dont la trace s'est perdue). Cinq siècles après la destruction de la communauté juive touatienne, l'étonnant est que des découvertes de pierres tombales hébraïques soient encore possibles. Ce qui laisse à espérer que d'autres viendront encore, sans doute.


1. Le TOUAT, ex-royaume juif saharien d'où vient le nom TOUATI (et ses variantes TOUITOU, TUETO, ETTUATI…) est aujourd'hui une région du Sahara
algérien
2. A plusieurs reprises, des témoins ont déclaré avoir vu ici ou là dans les villages du Touat des cimetières juifs (en fait des cimetières de placentas) ou des
inscriptions supposées hébraïques a priori mais qui, en réalité étaient du tifinagh, le système d'écriture des Touareg
3. Gautier, E.F. Oasis Sahariennes, 1908, p. 26.
4. Comptes Rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres1, année 1903, page 236
5. H.Z.Hirschberg:a history of the Jews in north-Africa,Jérusalem 1981,p.369
6. Lamartinière-Lacroix,op.cit.p.248
7. HALOUKIN permet de supposer l'existence d'un groupe de débatteurs ou de gens habitués à la controverse (des commentateurs de la Bible ?), ce qui ne serait
pas surprenant dans une communautés où fut signalée la présence de " rabbins et gaonim " .
8. . H. Hugot, lettre datée du 26 septembre 1989.
9. *les autorités locales semblent la protéger et elle figure en bonne place sur les cartes postales.
http://www.sefarad.org/publication/lm/044/6.html



Haut de page Article rédigé par Y.K - Source : www.sefarad.org/
 


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